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Analyses··Tom Zielinger·6 min de lecture

Blanchiment et cryptomonnaies : les nouveaux risques

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Blanchiment et cryptomonnaies : les nouveaux risques

Temps de lecture : 8 minutes Dernière mise à jour : mars 2026

Les cryptomonnaies ont profondément transformé le paysage financier — et avec lui, les circuits de blanchiment d'argent. Si le Bitcoin et ses homologues ne sont pas intrinsèquement des outils de blanchiment, leurs caractéristiques techniques offrent des possibilités inédites aux criminels. Comment le blanchiment s'opère-t-il via les actifs numériques, et comment la réglementation s'adapte-t-elle ?


Pourquoi les cryptomonnaies attirent les blanchisseurs

Plusieurs caractéristiques des cryptomonnaies les rendent attractives pour les circuits de blanchiment.

La pseudo-anonymat. Contrairement à une idée reçue, la plupart des blockchains (Bitcoin, Ethereum) ne sont pas anonymes mais pseudonymes : les transactions sont publiques, mais les identités des détenteurs ne sont pas directement visibles. Ce pseudo-anonymat crée une zone grise exploitable. Certaines cryptomonnaies, dites « privacy coins » (Monero, Zcash, Dash), vont plus loin en intégrant des protocoles de confidentialité qui rendent le traçage des transactions extrêmement difficile, voire impossible.

La rapidité et le caractère transfrontalier. Un virement en cryptomonnaie peut traverser le monde en quelques minutes, sans passer par aucun intermédiaire bancaire traditionnel. Cette fluidité rend le contrôle des flux beaucoup plus complexe que pour les circuits financiers classiques.

La multiplicité des plateformes. Il existe des milliers de plateformes d'échange, de portefeuilles et de services dans le monde, soumis à des réglementations très inégales selon les juridictions. Les blanchisseurs exploitent cette fragmentation en faisant transiter les fonds par des plateformes situées dans des pays à réglementation faible.

La finance décentralisée (DeFi). Les protocoles de finance décentralisée — échanges décentralisés (DEX), pools de liquidité, protocoles de prêt — fonctionnent sans intermédiaire centralisé et donc sans obligation KYC. Ils constituent un angle mort réglementaire majeur.

Les techniques de blanchiment via les cryptomonnaies

Le chain hopping

Cette technique consiste à convertir des cryptomonnaies d'une blockchain à une autre de manière répétée. Par exemple, le blanchisseur convertit du Bitcoin en Ethereum, puis en Monero, puis en stablecoins, en utilisant des plateformes d'échange différentes à chaque étape. Chaque conversion brouille un peu plus la piste.

Les mixeurs et tumblers

Les services de mixage (ou tumbling) mélangent les fonds de multiples utilisateurs avant de les redistribuer, rendant impossible l'identification de l'origine des fonds. Concrètement, le blanchisseur envoie ses cryptomonnaies à un mixeur, qui les mélange avec celles d'autres utilisateurs et les renvoie — diminuées d'une commission — vers de nouvelles adresses. Certains de ces services ont été sanctionnés par les autorités américaines (comme Tornado Cash en 2022), mais de nouvelles alternatives apparaissent régulièrement.

Les plateformes peer-to-peer (P2P)

Les échanges de gré à gré entre particuliers, via des plateformes P2P ou des forums, permettent de convertir des cryptomonnaies en espèces (ou inversement) sans passer par un intermédiaire régulé. Ces transactions échappent largement aux contrôles KYC.

Les NFT et les actifs numériques non fongibles

Le marché des NFT a ouvert un nouveau champ de possibilités pour le blanchiment. Un blanchisseur peut créer un NFT, l'acheter à lui-même pour un prix élevé (souvent via des portefeuilles différents), et ainsi « justifier » un transfert de valeur important. La nature subjective de la valeur des œuvres numériques rend la détection de ces transactions fictives particulièrement difficile.

Les stablecoins

Les stablecoins (USDT, USDC, etc.), adossés à des devises fiduciaires, sont devenus un outil clé des circuits de blanchiment en raison de leur stabilité de valeur et de leur liquidité élevée. Ils permettent de « stationner » des fonds blanchis sans subir la volatilité des cryptomonnaies classiques.

La réponse réglementaire

Le règlement MiCA en Europe

Le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets), pleinement applicable depuis fin 2024, constitue le cadre le plus ambitieux au monde pour la régulation des cryptoactifs. Il impose aux prestataires de services sur actifs numériques (PSAN, rebaptisés CASP — Crypto-Asset Service Providers) des obligations d'agrément, de gouvernance, de protection des clients et, surtout, de conformité LCB-FT alignées sur celles du secteur financier traditionnel.

Le Travel Rule

La « règle de voyage » (Travel Rule), issue des recommandations du GAFI et transposée en droit européen par le règlement sur les transferts de fonds, impose aux PSAN de transmettre les informations d'identification de l'expéditeur et du bénéficiaire pour chaque transfert de cryptoactifs, quel qu'en soit le montant. Cette obligation vise à reproduire pour les cryptomonnaies le niveau de traçabilité existant pour les virements bancaires traditionnels.

L'enregistrement PSAN en France

En France, l'AMF est responsable de l'enregistrement et de l'agrément des PSAN. L'enregistrement obligatoire, en vigueur depuis 2020, impose aux prestataires de justifier d'un dispositif LCB-FT conforme avant de pouvoir exercer. L'ACPR vérifie ce volet conformité et peut s'opposer à l'enregistrement.

L'AMLA et la supervision européenne

La création de l'AMLA (Anti-Money Laundering Authority), l'autorité européenne de lutte anti-blanchiment basée à Francfort, marque un tournant. Elle supervisera directement les plus grands PSAN opérant dans l'UE, harmonisant les pratiques de contrôle à l'échelle du continent.

Les défis persistants

Malgré les avancées réglementaires, plusieurs défis majeurs subsistent. La DeFi reste un angle mort réglementaire, car les protocoles décentralisés ne disposent pas de l'entité juridique centralisée à laquelle imposer des obligations. Les juridictions non coopératives continuent d'offrir des refuges aux plateformes non régulées. L'évolution technologique permanente (nouveaux protocoles, nouvelles blockchains, nouvelles techniques d'anonymisation) impose aux régulateurs une course perpétuelle pour rester à jour. Et le traçage des transactions, même sur les blockchains publiques, nécessite des outils d'analyse spécialisés (Chainalysis, Elliptic, etc.) dont le coût et la complexité restent élevés.

Les signaux d'alerte spécifiques aux cryptoactifs

Les professionnels doivent être particulièrement vigilants face à des conversions fréquentes entre cryptomonnaies sans logique d'investissement apparente, à l'utilisation de privacy coins ou de services de mixage, aux transferts importants depuis ou vers des portefeuilles non hébergés (unhosted wallets), aux transactions avec des plateformes situées dans des juridictions à risque, à l'achat de NFT à des prix manifestement déconnectés de leur valeur, et aux mouvements rapides et importants entre de multiples plateformes.

Conclusion

Les cryptomonnaies ne sont pas en soi des instruments de blanchiment, et la très grande majorité des utilisateurs les emploient à des fins parfaitement légitimes. Mais les caractéristiques de ces technologies — pseudo-anonymat, rapidité, caractère transfrontalier — créent des risques spécifiques que la réglementation s'efforce de couvrir. Pour les professionnels assujettis, la compréhension de cet écosystème est devenue indispensable pour assurer une vigilance efficace.


Cet article a été rédigé à titre informatif et ne constitue pas un avis juridique. Pour toute question sur la réglementation des cryptoactifs, consultez un professionnel du droit spécialisé.

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