Analyses·Tom Zielinger·13 min de lecture

Monaco sur la liste grise du GAFI : ce que ça change concrètement pour un bijoutier niçois ou un agent immobilier de la Côte d'Azur

Depuis juin 2024, Monaco est sur la liste grise du GAFI. Depuis juin 2025, la Principauté est également sur la liste européenne des pays à haut risque. Pour les professionnels français qui travaillent avec des clients monégasques, c'est une obligation concrète : appliquer la vigilance renforcée. Mode d'emploi.

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Il y a une ironie dans la situation : Monaco, 2 km² de luxe et de discrétion bancaire enclavés dans les Alpes-Maritimes, est depuis juin 2024 officiellement sur la liste grise du GAFI, le Groupe d'Action Financière. Pire : depuis juin 2025, la Commission européenne a ajouté la Principauté sur sa propre liste des « pays tiers à haut risque » en matière de lutte contre le blanchiment. Pour un bijoutier de la Promenade des Anglais, un agent immobilier de Menton ou un galeriste de Saint-Paul-de-Vence qui travaille régulièrement avec des clients monégasques, cette double inscription n'est pas un fait divers diplomatique. C'est une obligation opérationnelle immédiate : appliquer la vigilance renforcée, dite EDD (Enhanced Due Diligence), sur chaque transaction impliquant un client établi dans la Principauté.


Qu'est-ce que la liste grise du GAFI, concrètement ?

Le GAFI (Groupe d'Action Financière, ou FATF en anglais) est l'organe intergouvernemental de référence mondiale en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Il publie deux listes : la liste noire, réservée aux États qui refusent de coopérer (actuellement la Corée du Nord et l'Iran), et la liste grise — officiellement « Juridictions sous surveillance renforcée » — qui recense les pays dont le dispositif anti-blanchiment présente des lacunes stratégiques identifiées mais qui coopèrent avec le GAFI pour les corriger.

En février 2026, la liste grise compte 21 pays, dont Monaco, Kuwait, Liban, Venezuela ou encore les Îles Vierges britanniques. Ces États ne sont pas nécessairement des paradis criminels — Monaco n'en est clairement pas un — mais leur dispositif LCB-FT a été évalué insuffisant sur des points précis. Et pour les professionnels assujettis dans le monde entier, y compris les vôtres en France, cela déclenche une obligation légale automatique.

Pourquoi Monaco s'est retrouvé sur la liste en 2024

Monaco a été placé sur la liste grise du GAFI le 27 juin 2024 à la suite d'une évaluation menée par Moneyval, le comité d'experts du Conseil de l'Europe spécialisé dans l'évaluation des dispositifs anti-blanchiment. Le rapport d'évaluation mutuelle avait identifié plusieurs failles dans l'efficacité du système monégasque — non pas dans ses textes (la Principauté dispose d'une réglementation formellement complète), mais dans leur application concrète sur le terrain.

Les secteurs pointés du doigt par Moneyval sont éclairants : les bijoutiers et joailliers, les agents immobiliers, les casinos, et les prestataires de services aux sociétés et trusts. Ce ne sont pas des surprises : ce sont précisément les secteurs qui brassent le plus de transactions en espèces ou à haute valeur unitaire sur un territoire de 2 km². Moneyval reprochait notamment à la supervision de ces secteurs d'être insuffisamment rigoureuse et les sanctions insuffisamment dissuasives — un reproche que le GAFI a maintenu lors de son plénier de février 2026.

Le coup de théâtre est venu en juin 2025. La Commission européenne a officiellement inscrit Monaco sur sa propre liste des pays tiers à haut risque, en application de l'article 9 de la 4e directive anti-blanchiment. Ce règlement délégué est entré en vigueur sans opposition du Parlement européen ni du Conseil — Monaco se trouve ainsi soumis à une double surveillance internationale, GAFI et UE.

Ce que « pays à haut risque » signifie pour vous, professionnel assujetti en France

Pour un lecteur de risqueblanchiment.fr — bijoutier, marchand d'art, agent immobilier, notaire — la conséquence de cette double inscription est directe et codifiée dans la loi française.

L'article L.561-10 du Code monétaire et financier est explicite : les professionnels assujettis doivent appliquer des mesures de vigilance renforcée (EDD — Enhanced Due Diligence) lorsque leur client, ou le pays dans lequel réside leur client, est sous surveillance du GAFI ou de l'Union européenne. Monaco étant désormais sur les deux listes, cette obligation s'applique à toute relation d'affaires ou transaction avec un client établi dans la Principauté.

La vigilance renforcée ne signifie pas refuser le client. Elle signifie faire davantage — et documenter ce qu'on a fait.

Schéma de vigilance renforcée pour les clients monégasques — obligations EDD, secteurs concernés, chronologie


Les 5 obligations concrètes de la vigilance renforcée

La vigilance renforcée est une intensification de vos diligences habituelles de connaissance du client (KYC). Voici ce que cela implique dans votre quotidien opérationnel.

1. Une identification plus poussée

Dans le cadre de la vigilance standard, vous identifiez votre client avec un document d'identité en cours de validité. En vigilance renforcée, vous devez aller plus loin. Pour un particulier, cela signifie obtenir un justificatif de domicile récent, un document attestant de sa situation professionnelle, et — si la transaction est significative — un justificatif attestant sa capacité financière (avis d'imposition, relevé de patrimoine).

Pour une personne morale — une société de droit monégasque, une SCI ou une fondation — l'obligation de remonter jusqu'au bénéficiaire effectif personne physique devient absolument impérative. Monaco comptant de nombreuses structures patrimoniales complexes (sociétés civiles, fondations, trusts de droit étranger), cette identification peut nécessiter plusieurs niveaux d'investigation.

2. La justification de l'origine des fonds

C'est le point le plus délicat à mettre en œuvre sur le terrain — et le plus important. Pour toute transaction supérieure à 10 000 euros (ou toute série de transactions liées atteignant ce seuil), vous devez obtenir et conserver un justificatif de l'origine des fonds. Ce peut être une attestation bancaire, un extrait de compte, une déclaration du client sur l'honneur accompagnée de pièces justificatives (cession immobilière, succession, revenus professionnels...).

Concrètement : si un client monégasque entre dans votre bijouterie pour acquérir une Rolex à 15 000 euros et règle en virement depuis un compte à Monaco, vous devez lui demander d'où viennent ces fonds. Ce n'est pas une marque de suspicion — c'est la loi.

3. L'approbation hiérarchique avant l'entrée en relation

La vigilance renforcée impose que l'entrée en relation avec un client établi dans un pays à haut risque soit validée par un responsable de haut rang au sein de votre structure. Pour une bijouterie à structure familiale ou une agence immobilière à taille humaine, cela peut se traduire par une simple validation du gérant ou de l'associé principal, formalisée par écrit dans le dossier client. L'essentiel est que la décision d'entrer en relation soit documentée et tracée.

4. Un suivi renforcé et plus fréquent de la relation

Les dossiers clients soumis à la vigilance renforcée doivent faire l'objet de mises à jour plus régulières que les dossiers standard. Si un client monégasque fait appel à vos services régulièrement, son dossier doit être révisé au moins annuellement, contre tous les trois à cinq ans pour un client à risque standard. Tout changement dans sa situation (changement d'adresse, modification de sa structure patrimoniale, transactions inhabituelles) doit déclencher une réévaluation.

5. Une vigilance accrue sur les listes de sanctions

Monaco accueille une clientèle internationale haut de gamme, dont des personnes politiquement exposées (PPE), des proches de chefs d'État étrangers, des dirigeants d'entreprises sous sanctions. La Principauté elle-même n'est pas sous sanctions, mais certains de ses résidents le sont. La liste grise GAFI rend encore plus important le criblage systématique de vos clients monégasques contre les listes de sanctions internationales (liste UE, liste OFAC du Trésor américain, listes ONU). Ce criblage doit être documenté et renouvelé régulièrement.


Les cas concrets : que faire en pratique ?

Cas du bijoutier niçois

Vous êtes bijoutier à Nice ou Cannes. Un client se présente, carte de résidence monégasque en main, pour l'achat d'une parure de diamants à 22 000 euros, qu'il règle par virement depuis sa banque à Monaco. Votre procédure habituelle suffirait pour un client français. Avec la liste grise, vous devez :

Commencer par photocopier son passeport et sa carte de résidence monégasque. Lui demander un justificatif de domicile en cours de validité à Monaco. Obtenir un justificatif de l'origine des fonds (relevé bancaire récent, justificatif de revenus ou de patrimoine). Faire valider la transaction par votre responsable conformité ou gérant avant de procéder à la vente. Conserver l'ensemble de ces documents pendant cinq ans après la fin de la relation commerciale. Cribler son identité contre les listes de sanctions.

Si votre client règle partiellement ou totalement en espèces, les obligations de traçabilité deviennent encore plus strictes : toute transaction en espèces supérieure à 1 000 euros est plafonnée pour les clients étrangers (résidents hors UE), et des obligations de déclaration spécifiques s'appliquent au-delà de 10 000 euros.

Cas de l'agent immobilier de la Côte d'Azur

Vous êtes agent immobilier à Menton, Roquebrune ou Beausoleil — les communes frontalières de Monaco. Un acquéreur domicilié à Monaco souhaite acheter un appartement sur le Cap-Martin à 850 000 euros. L'achat se fera via une SCI de droit monégasque détenue par une fondation de droit liechtensteinois.

Cette configuration cumule plusieurs niveaux d'alerte : pays à haut risque (Monaco), structure opaque (fondation étrangère), montant élevé. La vigilance renforcée est non seulement obligatoire — elle est ici une évidence.

Vous devez identifier le bénéficiaire effectif réel de la chaîne de détention (la ou les personnes physiques qui détiennent in fine plus de 25 % de la structure acquéreuse). Obtenir les statuts de la SCI et de la fondation, les registres des associés ou bénéficiaires, et une déclaration du bénéficiaire effectif. Vérifier l'origine des fonds servant à l'acquisition — relevés de comptes, justificatifs de patrimoine. Faire valider le dossier par votre direction avant toute signature de promesse. Consigner l'ensemble dans votre dossier client et le conserver cinq ans.

Si l'opération vous semble suspecte malgré les diligences — client peu coopératif sur l'origine des fonds, structure manifestement conçue pour dissimuler l'identité du bénéficiaire, urgence inhabituelle — vous êtes tenu de déclarer un soupçon à TRACFIN via la plateforme ERMES, et de ne pas exécuter la transaction tant que TRACFIN ne vous a pas donné le feu vert.

Cas du galeriste ou de l'antiquaire

Vous tenez une galerie à Saint-Paul-de-Vence ou à Antibes. Un résident monégasque souhaite acquérir une sculpture contemporaine à 45 000 euros. Les marchands d'art sont assujettis aux obligations LCB-FT depuis 2020 pour toute transaction supérieure à 10 000 euros. La liste grise Monaco déclenche ici l'EDD dans toutes ses dimensions : identification renforcée, justification d'origine des fonds, criblage sanctions. L'attention aux listes de sanctions est particulièrement critique dans votre secteur : le précédent du marchand d'art londonien condamné à 2,5 ans de prison pour avoir vendu des œuvres à un financier du Hezbollah illustre les conséquences pénales d'un criblage insuffisant.


Pourquoi c'est souvent mal appliqué

Sur le terrain, les obligations de vigilance renforcée pour les clients issus de pays « à risque » sont fréquemment sous-estimées, pour plusieurs raisons.

Premièrement, la proximité géographique crée un faux sentiment de familiarité. Pour un commerçant du littoral azuréen, Monaco n'est pas une zone lointaine et mystérieuse — c'est le voisin quotidien. La liste grise du GAFI ne modifie pas la réputation personnelle de vos clients monégasques, dont la majorité sont des résidents légitimes et sans lien avec le blanchiment. Mais elle modifie le cadre réglementaire applicable à chaque transaction.

Deuxièmement, la confusion entre liste grise GAFI et liste noire conduit certains professionnels à sous-estimer les obligations. La liste noire (pays non coopératifs) impose des mesures extrêmement strictes pouvant aller jusqu'au refus de transaction. La liste grise n'implique pas de refus automatique — elle implique davantage de diligences. Cette nuance rassurante peut conduire à négliger l'obligation.

Troisièmement, le défaut de documentation est le risque le plus courant. Les professionnels effectuent parfois les diligences de facto sans les formaliser. Or en cas de contrôle par la DGCCRF ou par l'autorité de supervision compétente, c'est la documentation qui fait foi — pas votre souvenir des vérifications effectuées.


Ce que Monaco fait pour en sortir

Il serait injuste de présenter Monaco uniquement comme un problème. La Principauté travaille activement depuis 2024 à corriger les lacunes identifiées par Moneyval. L'AMSF (Autorité Monégasque de Sécurité Financière) a renforcé ses contrôles sur les secteurs sensibles, les sanctions pour manquements LCB-FT ont été durcies, et le gouvernement princier a affiché sa volonté de sortir de la liste grise dès que possible.

Le GAFI a reconnu lors de son plénier de février 2026 des « progrès significatifs » sur plusieurs points de l'action plan — notamment la lutte contre le financement du terrorisme, les procédures de confiscation et la supervision des institutions financières. Mais des insuffisances persistent sur la supervision des secteurs non financiers (bijoutiers, immobilier, avocats) et sur la quantité et qualité des déclarations de soupçon. Monaco reste donc sur la liste au moins jusqu'au prochain plénier de juin 2026.

Pour les professionnels français, cette dynamique positive ne change rien à court terme : les obligations d'EDD s'appliquent dès lors que Monaco figure sur la liste, et ce jusqu'à sa sortie officielle.


Comment documenter votre conformité

La règle d'or en matière de LCB-FT est simple : si ce n'est pas documenté, c'est considéré comme non fait. Pour vos clients monégasques, construisez un dossier de vigilance renforcée qui contient systématiquement : la copie des pièces d'identité et justificatifs de domicile, les documents attestant l'identité du bénéficiaire effectif pour les personnes morales, les justificatifs de l'origine des fonds, la mention de la validation hiérarchique avec la date et le nom du responsable ayant validé, le résultat du criblage sanctions avec la date et l'outil utilisé, et toute note ou observation sur d'éventuels éléments inhabituels et sur la façon dont vous les avez analysés.

Conservez ces dossiers pendant cinq ans à compter de la fin de la relation commerciale ou de la transaction. En cas de contrôle, c'est ce dossier qui démontrera votre bonne foi et votre sérieux dans l'application des obligations LCB-FT.

Si vous n'avez pas encore formalisé vos procédures de vigilance renforcée, la mise en place d'un programme de conformité structuré est une priorité. Notre guide sur comment mettre en place un programme LCB-FT dans son entreprise vous donnera les bases pour structurer votre démarche.


Notre analyse : une obligation sous-estimée sur la Côte d'Azur

La liste grise Monaco est probablement l'obligation LCB-FT la moins bien connue et la moins bien appliquée dans les départements des Alpes-Maritimes et du Var. C'est paradoxal : c'est justement là que la densité de professionnels assujettis travaillant avec des clients monégasques est la plus forte.

Le risque n'est pas hypothétique. La DGCCRF a déjà sanctionné des professionnels du luxe — bijoutiers, horlogers — pour des défaillances LCB-FT. Les contrôles dans le secteur de l'immobilier de luxe s'intensifient. Et la double inscription GAFI + UE de Monaco donne aux autorités de supervision un fondement supplémentaire pour exiger la documentation de la vigilance renforcée sur les dossiers monégasques.

La bonne nouvelle : mettre en place l'EDD pour vos clients monégasques n'est pas une révolution. C'est une intensification de vos diligences existantes, avec une documentation plus rigoureuse. L'investissement en temps est modeste — la protection qu'il offre, considérable.


Cet article est un décryptage à visée pédagogique. Il ne constitue pas un avis juridique. Pour une mise en conformité adaptée à votre activité, consultez un avocat spécialisé en LCB-FT ou l'autorité de supervision compétente pour votre secteur.

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