Tracfin : ce que révèle le bilan 2025 sur les déclarations de soupçon
Le dernier rapport d'activité de Tracfin met en lumière une augmentation significative des déclarations de soupçon. Décryptage des tendances et enseignements pour les professionnels.
Un volume de déclarations en hausse constante
Chaque année, Tracfin — la cellule de renseignement financier française — publie son rapport d'activité. Les chiffres du bilan 2024, publiés en 2025, ne laissent aucun doute : le nombre de déclarations de soupçon (DS) continue sa progression soutenue, franchissant un nouveau cap avec 215 410 informations reçues, dont 211 165 déclarations de soupçon transmises par les 50 professions assujetties. Cette hausse de 13,2 % par rapport à 2023 confirme une trajectoire claire : les professionnels intègrent progressivement le réflexe déclaratif, tandis que l'élargissement continu du périmètre des assujettis alimente mécaniquement ce flux croissant.
Cette augmentation ne reflète pas nécessairement une augmentation du blanchiment, mais plutôt une meilleure appropriation des obligations et, pour certains secteurs, une première année complète de déclarations suite à des changements réglementaires.
Tendances sur cinq ans
Depuis 2020, le nombre de déclarations a quasi doublé. Cette croissance régulière démontre que l'administration renforce ses attentes en matière de détection et de signalement. Tracfin a également accru sa capacité de traitement : elle a transmis près de 4 000 notes d'information à ses partenaires (autorités judiciaires, services de renseignement, administrations) en 2024, contre 3 649 en 2023 — une augmentation de près de 10 %.
Distribution sectorielle des déclarations
La domination du secteur financier
Le secteur financier écrase largement le reste : il représente 93,1 % du flux déclaratif total. À lui seul, le secteur bancaire — banques et établissements de crédit — génère plus de la moitié des signalements, avec 57,2 % du total. Cette prépondérance n'a rien de surprenant : les banques traitent des volumes de transactions considérables et possèdent des équipes conformité établies depuis longtemps.
Les autres catégories du secteur financier complètent ce portefeuille : compagnies d'assurance, prestataires de services sur actifs numériques, casinos, sociétés de change, et autres intermédiaires financiers.
La crypto-monnaie : une montée en puissance remarquée
Les prestataires de services sur actifs numériques (PSAN) — bourses d'échange, portefeuilles numériques et autres acteurs de la blockchain — ont transmis 3 073 déclarations de soupçon en 2024, en hausse de 112,1 %. Cette explosion est directement liée au développement des pratiques économiques autour des cryptomonnaies et des tokens. Les PSAN constituent maintenant une part significative du flux déclaratif, reflétant la prise de conscience croissante du secteur face aux risques de blanchiment via les actifs numériques.
Le secteur non-financier : une progression de 25,7 %
Bien que largement minoritaire en volume absolu, le secteur non-financier affiche une croissance de 25,7 % en 2024. Notaires, avocats, experts-comptables, agents immobiliers, casinos et greffiers de tribunaux de commerce constituent ce groupe hétérogène mais croissant.
Cependant, cette hausse cache des disparités spectaculaires. Par exemple, les avocats ont adressé seulement 15 déclarations en 2024 — ce qui paraît très faible au regard de leurs obligations légales et des risques potentiels de blanchiment via les structures juridiques qu'ils créent et financent.
Le secteur du luxe et de l'art : la révolution inattendue
L'une des plus fortes surprises du rapport concerne le secteur du luxe et de l'art, dont les déclarations ont augmenté de 254,4 %, atteignant 287 signalements en 2024. Cette hausse spectaculaire reflète probablement une meilleure sensibilisation des marchands d'art, antiquaires, galeries et maisons de vente aux obligations LCB-FT. Le marché de l'art demeure néanmoins une voie privilégiée du blanchiment en raison de l'opacité des prix, de la facilité de transport et de la difficulté à établir la provenance — des défis que la réglementation tente progressivement de combler.
L'absent notable : les agents sportifs
Un silence assourdissant caractérise la profession d'agent sportif. Malgré une obligation légale depuis 2010 et un secteur reconnu comme présentant des risques élevés de blanchiment de capitaux (salaires mirobolants, transferts internationaux massifs, contrats avec des tiers non clarifiés), les agents sportifs n'ont jamais adressé une seule déclaration de soupçon à Tracfin. Ce déni de conformité soulève des questions sérieuses et pourrait faire l'objet d'une attention renforcée de la part des autorités de surveillance.
La réalité immobilière : un foyer de blanchiment sous-estimé
Parmi les constats majeurs du bilan figurent les données réelles sur le secteur immobilier. Bien que les agents immobiliers et notaires ne représentent qu'une fraction des déclarents, les typologies de blanchiment identifiées dans le secteur immobilier figurent parmi les principales préoccupations de Tracfin. Achats en espèces, fractionnements de transactions, utilisation de sociétés-écrans, surprix fictifs et reversement de fonds via des prête-noms constituent les schémas classiques.
La combinaison de transactions de forte valeur, de nombreux intervenants (banquiers, notaires, agents, administrateurs de biens) et de procédures bureaucratiques complexes en fait un terrain fertile pour le blanchiment. Tracfin y consacre des moyens importants en raison du volume et de l'impact économique de ces schémas.
Qualité versus quantité : le cri d'alarme de Tracfin
Le problème des déclarations de faible qualité
Tracfin souligne régulièrement dans ses rapports que la qualité des déclarations est tout aussi importante que leur quantité. En effet, une déclaration bien documentée — avec des éléments factuels vérifiables, une chronologie claire, une analyse factuelle du caractère atypique de l'opération — a beaucoup plus de chances d'aboutir à une investigation productive et, éventuellement, à des poursuites.
À l'inverse, les déclarations vagues, complètes de suppositions ou de conclusions sans fondement factuel consomment des ressources analytiques sans générer de résultat. Cela entraîne une fatigue déclarative : les professionnels ayant reçu des retours critiques sur la qualité deviennent moins enclins à déclarer.
Erreurs courantes dans les filings
Les déclarations défaillantes présentent souvent des patterns communs :
- Absence de chronologie précise : les dates clés ne sont pas reportées
- Manque de contexte : la transaction est décrite isolément sans explication de son environnement
- Conclusions sans faits : utilisation de termes comme "suspect" ou "inhabituel" sans justifier pourquoi
- Données incomplètes : identité imprécise des tiers, montants arrondis, absence de traçabilité des fonds
- Méconnaissance des typologies : signalement d'éléments inoffensifs ou omission des indicateurs réels de risque
Pour les professionnels, cela signifie qu'il ne suffit pas de "cocher une case de conformité". Il faut comprendre ce qui rend une opération suspecte selon les critères reconnus par Tracfin et savoir le formaliser de manière exploitable, avec des preuves et une logique d'investigation.
Implications pour les nouveaux assujettis de l'AMLR (2027)
L'élargissement programmé du périmètre
L'arrivée de nouveaux secteurs dans le périmètre LCB-FT en 2027, via le Règlement AMLR (Anti-Money Laundering Regulation), va mécaniquement augmenter le volume de déclarations. Les bijoutiers, galeries d'art, maisons de vente, collectionneurs professionnels, clubs de football et autres entités jusqu'alors hors du champ d'application vont devoir intégrer le réflexe déclaratif dans leurs pratiques quotidiennes.
Tracfin s'y prépare en renforçant ses capacités d'analyse et en créant des structures de traitement adaptées à ces nouveaux secteurs. Pour les professionnels concernés, le message est clair : la préparation doit commencer maintenant, bien avant l'entrée en application effective.
Ce que les nouveaux assujettis doivent savoir
Pour les bijoutiers, il faudra détecter et signaler les acquisitions suspectes en espèces, les demandes de structuration de ventes, les clients cherchant à contourner les déclarations de source de fonds.
Pour les clubs de football, l'enjeu porte sur les transferts internationaux, les salaires dissimulés ou versés via des tiers, les commissions d'agents non justifiées.
Pour les galeries et marchands d'art, le risque réside dans les surprix fictifs, les prêts-noms, les transactions sans vérification de provenance, les échanges d'œuvres pour maquiller des transferts de fonds.
Trois piliers essentiels de conformité
Trois points sont essentiels pour naviguer cette transition :
- Connaître les typologies de blanchiment propres à son secteur : achat en espèces, fractionnement, utilisation de sociétés-écrans, déstockage de biens, flux de trésorerie anormaux, absence de justification économique
- Mettre en place une procédure interne de détection : formation des équipes, points de contrôle structurés, escalade des alertes, responsable du traitement
- Documenter chaque décision, y compris la décision de ne pas déclarer, qui doit être justifiée par écrit et conservée pendant cinq ans
Comprendre ce qui déclenche l'attention de Tracfin
Indicateurs de risque universel
Au-delà des secteurs, Tracfin privilégie certains signaux :
- Le mouvement d'espèces anormal : achats, versements ou retraits en liquide importants sans justification économique
- Le paiement par tiers : un client règle une transaction via un tiers, une entreprise tiers ou un pays tiers
- L'opération rush : une transaction urgente, non planifiée ou pressante
- Le fractionnement : plusieurs petites transactions au lieu d'une grosse pour contourner les seuils de déclaration
- L'absence de lien avec l'activité : la transaction n'a pas de rapport avec le métier ou le profil du client
- L'absence de justification économique : même documentée, l'opération paraît économiquement irrationnelle
Comment ne pas être soi-même signalé pour non-conformité
À l'inverse, les professionnels qui se démarquent positivement sont ceux qui :
- Établissent et documentent des procédures de vigilance : formulaires d'enregistrement, attestations de source de fonds, demandes de justifications
- Déclare sans hésiter quand il y a doute, plutôt que de chercher à éviter
- Conservent des traces écrites de leurs analyses de risque et de leurs décisions
- Cherchent à comprendre la logique métier derrière chaque transaction suspecte plutôt que d'accepter passivement les explications
- Forment régulièrement leurs équipes aux typologies récentes de blanchiment
Un réflexe à intégrer au quotidien
La déclaration de soupçon n'est pas un acte exceptionnel réservé aux situations extrêmes. C'est un mécanisme de vigilance continue qui fait partie intégrante de la conformité LCB-FT. Les professionnels qui l'intègrent naturellement dans leur quotidien — en posant les bonnes questions, en documentant les réponses, en signalant sans crainte les anomalies détectées — sont ceux qui se protègent le mieux et contribuent efficacement à la détection du blanchiment.
En 2024, avec 211 000 déclarations traitées, Tracfin a démontré sa capacité à absorber et analyser des volumes importants. À mesure que le périmètre s'élargira, cette capacité sera testée. Les professionnels qui auront anticipé et intégré les bonnes pratiques seront les mieux armés pour supporter ce changement.
Pour approfondir votre compréhension du mécanisme déclaratif et de ses subtilités, consultez notre guide complet sur le rôle et le fonctionnement de Tracfin. Pour connaître la liste complète des professionnels assujettis et leurs obligations spécifiques, référez-vous à notre liste des professionnels assujettis LCB-FT en 2026.