Saisies de montres et bijoux dans le Var : ce que l'affaire révèle sur les obligations des bijoutiers face au blanchiment
Une affaire qui parle d'elle-même
En février 2026, les forces de l'ordre ont démantelé un réseau de blanchiment d'argent opérant dans le département du Var. Le bilan des saisies : des bijoux et des montres de luxe évalués à plus de 170 000 euros. Ce n'est pas un cas isolé. C'est le symptôme d'un phénomène que les autorités européennes documentent depuis des années et qui a directement motivé l'élargissement du périmètre des entités assujetties dans le nouveau règlement anti-blanchiment européen (AMLR).
Pour les professionnels de la bijouterie et de l'horlogerie, cette affaire n'est pas un simple fait divers. C'est un signal d'alerte concret sur les risques auxquels ils sont exposés — et sur les obligations qui en découlent.
Pourquoi les bijoutiers sont des cibles privilégiées du blanchiment
Les réseaux criminels recherchent des canaux qui permettent de convertir rapidement de l'argent sale en actifs difficiles à tracer. Le secteur de la bijouterie-horlogerie coche toutes les cases :
La forte valeur dans un petit volume. Une montre de luxe ou un collier en or peut valoir des dizaines de milliers d'euros tout en tenant dans une poche. Cela facilite le transport transfrontalier et la dissimulation.
La tradition du paiement en espèces. Dans certains segments du marché, les transactions en numéraire restent courantes, ce qui complique la traçabilité des fonds.
La revente facile sur un marché secondaire actif. Les montres de luxe, en particulier, disposent d'un marché de revente mondial et liquide. Un bien acheté en espèces en France peut être revendu en ligne ou à l'étranger en quelques jours.
La surfacturation et la sous-facturation. Un bijou peut être acheté à un prix artificiellement gonflé pour justifier un mouvement de fonds, ou au contraire sous-évalué pour minimiser la trace financière.
L'affaire du Var illustre concrètement ces mécanismes. Le réseau utilisait les biens de luxe comme véhicule de blanchiment, profitant du fait que ces transactions sont historiquement moins surveillées que les opérations bancaires classiques.
Ce que l'AMLR change concrètement
Le règlement européen anti-blanchiment (AMLR — Règlement UE 2024/1624), dont l'entrée en application est fixée au 10 juillet 2027, apporte des changements majeurs pour les négociants en biens de grande valeur.
Un plafond harmonisé de 10 000 euros en espèces
L'article 74 de l'AMLR introduit un plafond européen de 10 000 euros pour les paiements en espèces, que la transaction soit unique ou fractionnée en opérations liées. Les États membres conservent la possibilité de maintenir des seuils plus bas — la France garde ainsi son plafond de 1 000 euros pour les résidents.
Des obligations de vigilance renforcées
Le seuil déclenchant les obligations de vigilance client (Customer Due Diligence) passe à 10 000 euros, contre 15 000 euros dans la 4e directive. Concrètement, un horloger qui vend une montre à 12 000 euros devra systématiquement identifier son client, vérifier son identité et s'interroger sur la source des fonds — même si le paiement est effectué par virement bancaire.
La déclaration de soupçon à Tracfin
Tout professionnel assujetti qui détecte une opération suspecte est tenu d'effectuer une déclaration de soupçon auprès de Tracfin. Ne pas déclarer expose à des sanctions pénales. L'affaire du Var rappelle que les autorités attendent des professionnels qu'ils soient les premiers remparts contre le blanchiment.
L'identification du bénéficiaire effectif
Lorsque la transaction est réalisée pour le compte d'un tiers — une société, un intermédiaire — le professionnel doit identifier le bénéficiaire effectif, c'est-à-dire la personne physique qui contrôle réellement l'opération.
Les 5 réflexes à adopter dès maintenant
En attendant l'entrée en application de l'AMLR en juillet 2027, les bijoutiers et horlogers ont tout intérêt à se préparer dès maintenant. Voici les actions prioritaires :
1. Formaliser une évaluation des risques. Documenter les risques spécifiques à votre activité, votre clientèle et votre zone géographique. C'est le socle de toute démarche de conformité.
2. Mettre en place une procédure KYC. Définir clairement à partir de quel seuil et selon quelles modalités vous identifiez vos clients. Préparer les supports (fiche client, copie de pièce d'identité, questionnaire sur l'origine des fonds).
3. Former votre équipe. Sensibiliser l'ensemble des collaborateurs aux signaux d'alerte : paiements en espèces inhabituels, clients réticents à fournir leur identité, achats répétés juste en dessous des seuils réglementaires.
4. Conserver les pièces justificatives. L'AMLR impose une conservation des documents pendant au moins cinq ans après la fin de la relation d'affaires. Anticipez le classement et l'archivage.
5. S'outiller pour simplifier la conformité. Les obligations réglementaires peuvent sembler lourdes pour un commerce indépendant. Des outils dédiés comme LutteBlanchiment permettent d'automatiser l'évaluation des risques, de générer les fiches de vigilance et de suivre les obligations dans un tableau de bord clair — sans expertise juridique préalable.
Ce qu'il faut retenir
L'affaire du Var n'est pas un cas isolé. Elle s'inscrit dans une tendance de fond : les autorités européennes renforcent massivement la surveillance des secteurs non financiers, et les sanctions pour non-conformité explosent — plus de 417 % de hausse des amendes AML au premier semestre 2025.
Avec l'AMLA qui a tenu sa première audition publique le 24 mars et qui doit livrer ses normes techniques d'ici juillet 2026, le cadre réglementaire se précise rapidement. Les professionnels qui anticipent leur mise en conformité seront mieux protégés — juridiquement et commercialement.
La date à retenir : 10 juillet 2027. C'est dans 468 jours.